r Fjord
Cristian Mungiu, Romania, Norway, Sweden, 2026o
After the deaths of Mihai's parents, Mihai and Lisbeth Gheorghiu leave everything behind in Romania and move with their children to a remote village in Norway, hoping to rebuild their lives near Lisbeth's family. There, they grow close to their neighbors, the Halbergs, whose warmth offers the promise of a fresh start. But the fragile peace begins to unravel when the Gheorghius' young daughter, Elia, arrives at school covered in bruises.
Ambigu, le Roumain Cristian Mungiu cherche à l’être avec méthode. Dans la lignée du théoricien André Bazin, qui prescrivait au cinéma la mission de respecter l’ambiguïté du réel, ses films, peu avares de plans-séquence, privilégient la profondeur de champ, manière de restituer la complexité du monde. Avec Fjord, récompensé par une Palme d’or au dernier Festival de Cannes, le cinéaste manifeste son goût pour l’ambiguïté idéologique. Une famille roumaine s’installe dans un village norvégien. Les parents élèvent leurs cinq enfants suivant des principes conservateurs, dont la clef de voûte est l’étude de la Bible. Leur intégration dans la petite communauté libérale se déroule sans heurts, jusqu’où jour où une référente en matière de protection de l’enfance suspecte la fille aînée, couverte de bleus, d’avoir été battue. La scène durant laquelle l’adolescente et son frère sont convoqué·es par le personnel de l’établissement scolaire est ambiguë à tous les niveaux: filmée en plan fixe, à égale distance des adultes et des enfants, elle capture les premiers instants de la discussion, qui révèle que les adolescents ont parfois reçu des fessées, avant de se terminer brusquement. Durant la suite du film, le public devra composer avec cette rétention d’informations: les adolescents ont-ils livré d’autres éléments sur le comportement de leurs parents? Seule certitude, la garde de leurs cinq enfants est retirée au couple le temps qu’une enquête fasse la lumière sur les faits. Pendant ce temps, on ne sait pas sur quel pied danser: les parents sont-ils responsables des bleus de l’adolescente? Leur éducation conservatrice est-elle la matrice de violences légitimement condamnables? Ou le personnel libéral de l’école norvégienne projette-il des idées reçues sur cette famille aux valeurs éloignées des leurs? Ostentatoire, l’ambiguïté instaurée n'est pas complexe pour autant: aucun doute ne plane sur l’intention de Mungiu de renvoyer chaque camp à ses angles morts.
Emilien Gür
